Deux ans après Paradis, Shaga est de retour dans les bacs avec Grand garçon, un nouvel EP à la ligne claire et affirmée. Un retour en enfance musicale pour l’artiste, qui signe son projet le plus introspectif à ce jour. Mais est-il aussi le plus mature ? On lui a laissé le soin de nous répondre.
C’est dans un café de Montreuil que Shaga, né Romain, nous a donné rendez-vous ce vendredi matin. Le ciel est gris, ce qui n’est pas étonnant pour Paris, et l’air de l’automne commence à se rafraîchir. Le café fume et la télévision de l’établissement résonne. On trouve tout de même un coin un peu tranquille pour s’installer, loin du bruit habituel du comptoir. Les tasses sont posées devant nous, le nectar de caféine est goûté et l’enregistrement est lancé. C’est parti.
Cela faisait deux ans que ses fans n’avaient plus eu de projet auquel se raccrocher. Sorti en 2023, Paradis cristallisait alors ce que Shaga fait de mieux : de la pop pas comme les autres, subtil mélange de rock et de rap, sa première école, avec une écriture aussi minutieuse qu’explosive. Un EP qui compte notamment "Rien à fêter", l’un de ses singles phares. Mais depuis, plus rien. Ou plutôt rien de concret. "Ma politique, c’était vraiment de faire plein de musique, et dès qu’il y a un morceau qui me paraît évident, qui me plaît vraiment, je le sors et je ne me pose pas trop de questions à forger un projet", nous expliquait-il alors, ajoutant : "J’ai adoré faire ça." Des morceaux ici et là laissaient alors entendre que Shaga préparait son retour, sans rien dévoiler de sa nouvelle DA. Jusqu’à ce que "Radioactif" débarque, annonçant la suite des aventures de l’artiste qu’on a bien du mal à qualifier depuis ses débuts dans la musique. Le compte à rebours était parti, avec rendez-vous pris pour le 26 septembre 2025. Ce jour-là, Grand garçon marquait le renouveau de Shaga, proposant à ses auditeurs un projet introspectif en sept titres tous plus aboutis les uns que les autres.
Grand garçon, un EP à la fabrication minutieuse
Produit par Noé Berne, rencontré il y a deux ans, Grand garçon est, déjà dans sa forme, l’un des ovnis de la discographie de Shaga. Enregistré loin des ordinateurs, dans le studio Madera où il avait auparavant signé "Réveille-moi", il a nécessité "un processus plus long, plus minutieux" que les EPs et albums qui l’ont précédé. "J’ai essayé d’aller au bout du truc et de ne pas faire subsister les doutes", expliquait-il à propos de cet EP "full musiciens". "J’avais envie de retrouver cet aspect organique, super bien produit." Et là où partitions de batterie, de synthé, de guitare ou encore de trompette se sont succédé, pas question de laisser le texte en reste. Du côté de l’interprétation, elle "n’était pas forcément au reflet du texte. Je la sortais sans l’incarner. Je m’en suis rendu compte grâce à mes proches eux aussi musiciens". Trois enregistrements plus tard, l’EP était prêt, offrant à Shaga l’un de ses disques les plus instrumentaux, mais surtout l’un des moins faciles à définir. "Je n’aime pas trop qu’on fasse de moi un rappeur. Je pense que mon style principal aujourd’hui c’est la pop indie. Je dis ça pour signaler que ça ne va pas être une pop linéaire. C’est plus riche", décrit Shaga. Rock, rap et pop se font d’ailleurs sentir dans Grand garçon, apportant chacune leurs sonorités et leurs codes. "J’aime bien dire que je fais partie de la grande famille de la pop, mais avec d’autres influences."
Un projet plus personnel et moins universel
Si les sonorités sont importantes pour Shaga, qui a su jongler entre les genres musicaux pour se réinventer à chaque titre, l’artiste n’a jamais manqué d’offrir à ses fans des textes tantôt profonds et tantôt amusés, zigzaguant entre les états d’âme pour proposer des morceaux dans lesquels chacune et chacun peut se retrouver. Une universalité souvent nécessaire qu’il a semble-t-il mise de côté avec Grand garçon : "Je me suis moins dit ‘Ah, ce son peut plaire à tout le monde !’" Toujours écrits en solitaire par leur interprète, les chansons de Shaga lui permettent de mieux se connaître, mais surtout de faire le point. Et tandis qu’il s’apprête à boucler sa vingtaine (il aura trente ans le 31 octobre), l’heure du bilan a sonné pour l’artiste, qui n’a pas hésité à le faire en musique, sans chercher à se cacher derrière ses textes. "J’ai mis le doigt sur quelque chose qu’il fallait que je me dise", confie-t-il. "L’enfance, le bilan, se sont imposés petit à petit." Des thématiques qui se précisent dans les sept titres de l’EP, mais que "Le parfum de mon ex", la track d’intro du projet, incarne peut-être plus que les autres. "Je l’associe vraiment à des bons souvenirs, à des choses qui sont hyper agréables à se remémorer : mes sorties entre potes, les conneries, les soirées, mais aussi un peu l’enfance et l’insouciance, l’excitation de se lever le matin et de jouer à la Game Boy toute la journée. C’est vraiment l’excitation de la vie. Quand je l’écoute, je me rappelle comme c’était bien", raconte Shaga. Pas de doute que ce soit son préféré. Est-ce à dire que cette track ferait de l’ombre aux autres ? Pas le moins du monde. Car chaque titre de Grand garçon regorge de trésors, mais surtout de confidences de son auteur.
Quand Shaga se met à nu
Toujours très honnête dans ses morceaux, qu’il écrit en s’appuyant sur ses expériences personnelles, avec Grand garçon Shaga franchit un pas colossal : il n’écrit plus seulement sur la fête et ses excès mais bien sur sa vulnérabilité, sur ses failles, sur sa profondeur. Une mise à nu qui détonne un peu avec ce que l’artiste a pu proposer à son public jusqu’à présent. A-t-il eu l’impression de se mettre en danger avec cet EP ? "Je me suis dit ‘Je m’en fous.’", répond-il, d’un air assuré. Pourtant, il ne le cache pas, il a eu peur de ne pas réussir à assumer le regard des autres sur son intimité. Le regard de sa famille notamment, omniprésente dans ce nouveau projet, a été un sujet. Car loin de l’universalité de ses anciens singles derrière laquelle il pouvait cacher ses dérives, l’introspection de Grand garçon bouleverse autant qu’elle peut choquer. Heureusement pour Shaga, ni ses parents ni ses fans ne se sont arrêtés à la surface, appréciant à sa juste valeur l’EP. Il faut dire que son essence même colle parfaitement avec le zeitgeist qui règne sur la scène musicale aujourd’hui : la vulnérabilité est enfin tendance. "Les artistes osent de plus en plus se livrer, parler de leurs failles et de leurs inquiétudes, des questions qui les traversent. Ça délie la parole, ça ouvre le champ des possibles en termes de sujets." Mais une fois les failles mises en lumière, que reste-t-il à raconter ? Le reste, tout simplement.
Grand garçon, l’EP de la maturité ?
Creusant ce qui a marqué son enfance et qui a façonné sa carrière, se plongeant dans le regard de son entourage musical et affrontant ses failles… Shaga fait un travail thérapeutique avec Grand garçon. De quoi laisser présager que cet EP sera décisif pour le reste de son parcours artistique, offrant à son public une porte d’entrée peu commune dans sa psyché. Mais quelle envergure se laisse-t-il pour la suite ? Quelle suite envisage-t-il ? Autant de questions qui nous restent en tête une fois l’EP bouclé. Une fois les dernières notes de "Je ne regrette rien" terminées, le silence s’installe. On ne peut pas s’empêcher de regarder son propre parcours une fois celui de Shaga fini d’analyser. Car une fois l’heure du bilan passée, qu’a-t-on retenu ? Pour Shaga, le bilan est plus que jamais positif. "L’idée de progression chez moi elle est importante. On part d’un point pour arriver à un autre." Devenir meilleur s’installe alors comme le point final, la cerise sur le gâteau. Et l’atteindre, Shaga semble y être parvenu. Grand garçon serait alors l’EP de la maturité ? "À chaque fois que tu sors un projet tu te dis toujours que c’est largement au-dessus de ce que tu as fait avant. Donc c’est toujours avec le recul que tu peux te dire ce genre de chose. Mais aujourd’hui, j’ai la sensation d’avoir travaillé encore plus précisément que les autres projets." Et d’ajouter : "J’ai eu une démarche plus personnelle pour ce projet. Peut-être que c’est plus mature en effet." D'autant qu'une fois l’enfance creusée, celle-ci laisse toujours place à l’adolescence. Ainsi pourrait-on qualifier les envies de Shaga aujourd’hui en matière de musique : "J’ai envie de créativité, de dire des choses brutes mais sur des formats légers. J’ai de nouveau l’excitation de faire de la musique", raconte-t-il après avoir fait une longue pause à la suite des finitions de Grand garçon. La maturité serait-elle donc en vue pour Shaga, ou déjà atteinte grâce à ce nouvel EP ? Lui qui avait auparavant confié en interview avoir du mal à être fier de sa musique affirme aujourd’hui haut et fort : "Plus ça avance et plus je suis fier." Pas de doute que Grand garçon aura bousculé de nombreuses choses, et pas seulement son auteur et interprète. Le 1er novembre 2025, premier jour de la trentaine de Shaga, le jeune homme sera à La Maroquinerie à Paris pour l’une des dates les plus exceptionnelles de sa première tournée : quatre musiciens l’accompagneront sur scène et de nombreux guests viendront faire vibrer le public à ses côtés… Autant de détails qui prouvent qu’avec cet EP, Shaga n'est plus le même qu'avant et que le retour en arrière n’est plus possible. À moins que...
Rendez-vous est pris pour le 1er novembre, le public n’a qu’à bien se tenir. Quant à Shaga, il ne lui reste plus qu’une chose à faire, une fois l'enregistrement de cette interview terminé : "Plier le game ce serait marrant."
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